Puis un jour, on regarde en arrière…

Il y a eu l’entrée au collège, ce changement d’environnement qui a conduit à s’écraser et apprendre ce que c’est que d’avoir peur des autres, plus violents, plus insultants, plus malveillants que ce qu’on avait pu connaître jusque là. Pas parce qu’avant ils ne l’étaient pas, juste parce qu’avant, être la fille de la directrice, ça protégeait un peu, même si ça nourrissait certaines haines.
Il y a eu l’adolescence et son lot de bouleversements physiques, psychiques, de conflits familiaux, de cris, d’insultes, de sentiments d’injustice, d’incompréhension.
Il y a eu le licenciement, le déséquilibre familial, les doutes parentaux, les remises en question du mariage, les menaces (mêlées d’espoir ?) de déménagement.
Il y a eu l’envie de faire un bac STL, là-bas, loin de la maison. Mais non, ça aurait été du gâchis avec de tels résultats alors on se laisse convaincre par la filière générale par la prof’ principale, pour viser plus haut.
Il y a eu l’agression, la descente aux enfers, les urgences, l’hospitalisation, les psys, le retour à la maison, l’incompréhension du père qui s’est traduite par des mots horribles, le désespoir des frères, la reprise de contact avec la mère.
Il y a eu le retour à la vie, avec ces spectres, ces non-dits, ces comme-si-de-rien, parce que le passé, c’est le passé, on ne peut pas le changer, on ne peut qu’avancer.
Il y a eu l’entrée au lycée, ce décalage, cette sensation que tout allait changer, que tout pouvait s’oublier, qu’une page était tournée.
Il y a eu ce premier amour qui s’est mal terminé. L’incompréhension quand on pense avoir fait tout ce qu’il fallait pour remplir le rôle de petite amie. Sans remettre en question ce rôle qu’on s’imagine défini, encadré. Sans y voir le conditionnement. Sans se poser la question de ce qu’on veut. Juste être comme on pense qu’il faut être.
Il y a eu la rupture avec le corps enseignant, il y a eu le décrochage scolaire évité de peu par l’obstination et le soutien des parents, un psy bienveillant, quelques professeurs patients et assez de capacités pour s’en sortir in extremis.
Il y a eu le passage en filière scientifique, quand même, parce qu’on sait qu’elle peut le faire, il va falloir faire attention, c’est un peu juste en mathématiques mais il faut viser haut, encore.
Il y a eu l’isolement progressif, inconscient, volontaire parce que la vie ne commencerait que plus tard, pas avec eux. Tout ça, là, ça ne comptait pas.
Il y a eu ces refus des IUT sans trop comprendre, car à dossiers identiques les autres étaient pris.
Il y a eu cette idée de Pharma. Pourquoi ? Une phrase d’un prof’, un jour, répétée par un frère, plus tard, et finalement, pourquoi pas ? Autant viser plus haut, non ?
Il y a eu l’inscription en Pharma et l’appel d’admission par l’IUT le lendemain. La fierté d’être finalement admise, mais le refus, car on a décidé de viser plus haut, encore une fois.
Il y a eu le départ, loin, par amour, l’aventure, la vie, enfin.
Il y a eu la prise de conscience progressive que cette vie, ce n’était peut-être pas celle qu’on voulait, en fait. Cet homme, qu’on a choisi à 16 ans, qui a 8 ans de plus, plus adulte, plus mûr. Mais il a arrêté de grandir, il a arrêté d’avancer, il s’embourbe, là où on commence tout juste à avancer, à découvrir les possibilités. Le fossé se creuse, irrémédiablement.
Il y a eu la rupture, pour le concours, parce que les disputes comme ça, c’est pas normal. Parce qu’on a l’impression de devoir apprendre à vivre toute seule, sans lui.
Il y a eu le triplement, malgré cette offre de faire un DUT en un an, près de sa famille, de ses amis. Celui que l’on voulait après le bac et qui nous a été refusé. Il aurait fallu renoncer, reconnaître que partir était une erreur, reconnaître qu’on a visé trop haut.
Il y a eu la réussite au concours. Ce classement. Ces notes. On était à la hauteur, indéniablement à la hauteur.
Il y a eu la sensation de l’avoir mérité, d’être à sa place, mais d’avoir tout à prouver parce qu’on a triplé.
Il y a eu la pression sans cesse augmentée, pour prouver qu’on mérite d’être là, parce qu’on veut devenir un bon professionnel, parce que la vie tourne autour de ces études, parce qu’on nous a trop souvent laissé entendre en amphi qu’on était des bons à rien.
Il y a eu le burn-out. La remise en question des études, la remise en question du couple, la pression de vouloir tout réussir, tout affronter, d’être à la hauteur de son devoir d’étudiante. Le refus de renoncer à cette histoire pleine d’amour mais qui n’allait pas car on tenait tout à bout de bras, lui, soi, le couple, les études. L’incapacité à s’en rendre compte, croire que si on voulait, on pouvait tout tenir, toute seule.
Il y a eu les amis qui ont commencé à partir, les uns après les autres, car ils finissaient leurs études.
Il y a eu le choix entre l’officine et l’internat. Comment choisir quand on vient de subir 5 semaines de harcèlement par un titulaire dérangé qui a fait fuir ses adjoints ? Comment choisir quand on se fait virer d’une autre officine pour un scandale au sein de l’équipe, un jour où on n’était pas là et que la moitié de l’équipe s’en va ? Comment choisir quand on aspire à une vie de famille, bientôt, mais que le couple ne va pas et qu’on se dit que choisir en fonction de lui, c’est risquer des regrets ?
Il y a eu la volonté et la pression de réussir à tout gérer, après le burn-out, pour prouver encore une fois qu’on méritait d’être là et qu’on pouvait être à la hauteur de ce futur concours et de son couple.
Il y a eu la réussite. La réussite d’avoir tout géré, d’avoir tout affronté, d’avoir tout supporté. La fierté.
Il y a eu les doutes d’échouer au concours à cause de ce couple qui était un poids chaque jour plus important à porter.
Il y a eu l’infarctus de la grand-mère et la remise en question de la vie, des choix, des priorités.
Il y a eu la rupture.
Il y a eu cette rencontre, sans prudence, sans méfiance. L’emballement, l’espoir puis ce mail au matin de Noël.
Il y a eu la dégringolade, l’effondrement intérieur, l’incompréhension, le déni, la réalité, les fondations reconstruites balayées en quelques jours, sous le choc.
Il y a eu la dépression, le décrochage scolaire et personnel, la culpabilité, la remise en question, le vide, l’isolement.
Il y a eu la grand-mère qui enchaînait les hospitalisations à 800 km, les obligations qui nous empêchaient d’être là, qui nous renvoyaient à notre inutilité quotidienne en stage, à notre incapacité à être là pour ceux qu’on aime.
Il y a eu la paralysie, la peur face à l’inconnu diagnostic, les examens, l’attente.
Il y a eu les semaines à s’enfoncer et à chercher à remonter la pente, sans savoir comment, perdue au milieu de cet océan d’incompréhension, de doutes, d’estime piétinée, de croyances balayées.
Il y a eu les progrès, la reprise du travail, le début de la reconstruction.
Il y a eu le dégât des eaux, l’appartement et les cours inondés, le plafond effondré.
Il y a eu le renoncement, la fatigue, le concours, l’échec.
Il y a eu cette période d’interrogations avec ces lectures, ces témoignages, ces remises en question.

Puis il y a eu les mots sur la réalité de mon passé.
Il y a eu le mot sur ces situations que j’avais mal vécues sans jamais comprendre pourquoi.
Il y a eu la déconstruction des préjugés, de ce rôle que j’imaginais devoir tenir.
Il y a eu l’acceptation de ce passé et de ses conséquences.
Il y a eu la réconciliation avec moi-même, mes choix, mes difficultés.
Il y a eu l’auto-reconnaissance de mon accomplissement, de ce que j’étais devenue, de ce que j’avais traversé.
Il y a eu l’acceptation de ce que j’étais en bien et en mal, de mes qualités et de mes défauts, de mes forces et de mes faiblesses.
Il y a eu la reconstruction de ma vision de moi-même.

Aujourd’hui, je regarde en arrière.
Je regarde les choix que j’ai faits.
Je regarde les décisions que j’ai prises.
Je regarde le chemin parcouru.

Aujourd’hui, je constate que je reviens de loin.

J’ai toujours choisi l’option la plus difficile, coûte que coûte. J’ai toujours visé plus haut. Souvent en mettant de côté ma vie, mes envies, en reportant tout ça à plus tard. Parce qu’on vit dans une société où il faut être ambitieux pour être reconnu. Parce que j’acceptais ce challenge permanent avec moi-même et avec les autres. Parce que la colère qui m’animait me faisait avancer, me donnait envie de me battre, de prouver ma valeur.

J’ai mis beaucoup de temps à remettre en question les modèles sur lesquels je m’étais construite.
J’ai l’impression de toujours aspirer aux mêmes choses, mais d’avoir changé ma vision de moi, de mon rôle, de ma vie, de ce qui est important pour moi.

Je ne suis plus en colère, plus comme avant.
Je suis toujours la même et en même temps, plus vraiment.

Je pense que je peux être fière d’où je suis arrivée. Je n’oublie pas le soutien inconditionnel de mes proches. Mais je peux être fière de moi. J’ai toujours choisi la difficulté et je me suis souvent dépassée. Je me suis donnée du mal. Je me suis compliquée la vie, toujours.

J’aurais pu renoncer mille fois. J’aurais pu renoncer devant toutes ces difficultés. J’ai failli renoncer bien des fois. Mais j’ai continué à avancer, j’ai continué à me battre, j’ai continué à m’en sortir.

Aujourd’hui, je sais qu’il me reste beaucoup à accomplir envers moi-même. Je sais que tout ce que j’ai reconstruit reste fragile et est facilement ébranlé par les événements de la vie, par les autres. Parce que je suis comme ça, parce que je vis comme ça, parce que je ne veux pas renoncer à cette partie de moi qui me rend si vulnérable et si riche en même temps.

Aujourd’hui, je sais que ce concours, si important pour moi il y a encore quelques mois, n’est plus si précieux. Il ne définit pas ma valeur, ma compétence, mon utilité. Il est une étape. Une étape dont j’ai hâte de voir la fin. Une étape qui conditionne mon avenir, mais ne me conditionne pas moi et ce à quoi j’aspire.

Aujourd’hui, quand je regarde derrière moi, je vois tout ce qui m’a construite, tout ce que j’ai traversé, tout ce que j’ai surmonté. Quoiqu’il arrive, je peux être fière de moi.

Ce contenu a été publié dans Vie par Lili. Mettez-le en favori avec son permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *