Le refus de la musique

Se retournant, seule dans son lit, ne trouvant le réconfort d’aucune présence
Se relevant au beau milieu de la nuit, le sommeil s’enfuyant indéfiniment
Traversant l’appartement, les pieds nus sur le carrelage gelé
S’asseyant à son piano, trop longtemps délaissé

Elle pose ses doigts sur les touches. C’est drôle, elle commence à ne plus manquer de la sensation du piano acoustique. Elle oublie les différences, retrouve ses marques sur son piano à elle. Avec le temps, de nombreux sentiments s’oublient, les habitudes du quotidien reprenant leur place.

Elle joue quelques notes de ce morceau mélancolique dont elle n’atteint jamais la fin. Mais là, elle ne parvient pas même à jouer le début. Elle bute, elle reprend, soupirant de ne pouvoir se vider la tête dans la musique. La musique fuit, comme le sommeil. Elle ne se laisse pas apprivoiser, refuse d’être domptée.

Assise, vêtue que de ses cheveux caressant sa peau, elle commence à trembler dans le froid figé de cette heure tardive. Les notes ne s’enchaînent pas. Ses doigts vibrent de ses frissons au lieu de vibrer de la musique. Elle continue, prend une inspiration, recommence, persuadée de parvenir à convaincre la musique, autant que la glaceur de la nuit, de la laisser jouer.

Elle change de morceau. Celui-ci est d’apprentissage plus récent, ça ira mieux. Une fois de plus, les notes fuient, la musique s’arrête, la tête flanche de cette fatigue que le sommeil ne veut pas guérir. Avec peine, elle parvient au bout du morceau. Ce n’est pas une victoire, la musique la fuit jusqu’aux dernières tentatives d’enchaînement.

Cette fois, elle choisit la plus vieille mélodie dont ses doigts se souviennent. Elle espère que le rythme de la valse va permettre à sa tête de se vider, de laisser aller ce elle-ne-sait-quoi qui l’empêche de sombrer dans ses rêves. Elle se laisse aller, porter vers les arpèges de ce morceau qu’elle aime tant.

Mais elle s’abime sur les notes. Elle s’abime encore et encore contre ses arpèges qui lui ont si souvent permis de s’évader, de voler sur la musique, de calmer ses pensées. La musique, écorchée, n’a pas le temps de naître que déjà elle s’évanouit sur un tremblement, une fausse note ou un égarement dans le morceau.

Dans un ultime soupir, ses mains s’immobilisent, ses épaules tremblent et elle referme l’instrument. Cette fois, la musique n’aura pas suffit à l’apaiser. Cette fois, elle se sera abîmée à la musique comme si souvent elle s’est abîmée à la vie.

Heureusement, la musique, comme la vie, est infinie. Cette nuit-là, elle s’y sera cognée. Elle y aura trébuché. Malgré sa persévérance, elle finira par céder à ce refus de la laisser avancer, voyager ailleurs, plus loin. Mais comme la vie, la musique reprendra son cours mélodieux. La prochaine fois.

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