Sur un air du passé

La nuit a été courte, comme bien des nuits dont j’avais le secret lorsque j’étais adolescente et que je veillais jusqu’à des heures indues afin de dévorer quelques pages de plus d’un livre de Fantasy. Cette fois, ça a été pour un Tolkien que je souhaite lire depuis une douzaine d’années. Son commencement a été repoussé maintes fois, depuis que la lecture du chapitre aux tréfonds de la grotte d’Arachne dans le Seigneur des Anneaux, m’a valu une peur panique du haut de mes 12 ans.

Je brave la fraîcheur vivifiante du matin sous un ciel blanc d’hiver, tel que le réserve bien souvent celui de la région parisienne. Je me dirige d’un pas assuré vers la gare de banlieue, me demandant comment je vais parvenir à ne pas somnoler toute la journée.

Je prends place à bord de l’une des voitures, sur un de ces sièges vieillis par l’usage, le tissu que j’ai connu neuf, usé par les innombrables derrières (et chaussures) qui ont dus s’y poser. Je songe à une de ces matinées passées, la tête ensommeillée par un coucher trop tardif pour mon âge et mon emploi du temps, assise près d’une fenêtre de ce même train de banlieue à regarder défiler ce paysage. J’ai l’impression de vivre à nouveau mon périple de banlieusarde, obligée de prendre le train pour se rendre au lycée.

Ma rêverie et le voyage ne sont pas bien longs : « en raison d’un problème technique, le train sera terminus VilleA6ArrêtsDeLaMaison ». Ce n’est pas ma veine, déjà hier soir, ils m’ont fait le coup ! Je descends de la voiture et me retrouve sur le quai, entourée de travailleurs qui arriveront en retard et inquiets du manque de compassion de patrons, trop habitués à ces désagréments parisiens.

L’avantage de ce type d’imprévu, c’est que ça crée des liens. Nous sommes 4 et pour patienter pendant la demi-heure qui nous sépare du prochain RER, nous parlons de la société et de ces transports parisiens si indispensables et pourtant si peu à la hauteur de leur rôle de service public.

C’est tout naturellement que nous montons ensemble afin de poursuivre notre conversation. 2 de nos acolytes nous quittent 2 arrêts plus tard, mais il nous reste un bon quart d’heure avant que je parvienne au mien. L’homme qui m’accompagne encore me parle de sa destination, le bout de la ligne, où il a fait sa vie. C’est drôle, c’est là que j’allais au lycée. Nous en parlons, sa fille y a été aussi. Il s’avère que nous avons le même âge, qu’elle a elle aussi été en classe européenne, manque de chance, il y avait 2 classes, nous n’étions pas dans la même. Mais la coïncidence nous fait sourire et nous permet d’évoquer ce professeur d’histoire-géographie, qui assurait une partie des cours d’européen, et qui a marqué quelques générations d’hispanophones par sa passion pour sa matière, sa capacité à rendre les cours vivants et sa complicité avec les élèves.

Je descends du train, sur ce quai parcouru des centaines de fois, en bien des occasions : pour aller en cours, durant l’attente avant l’arrivée du train m’amenant mon amoureux pour quelques heures ou quelques jours, lors de la rencontre d’amis provinciaux… Je décide de prendre le parcours habituel de mes années de lycée pour remonter à la maison.

Mes talons claquent. La côte n’a pas changé, les reliefs du trottoir sont identiques, le centre ville a ce charme que je ne réalise qu’après être partie durant 7 ans, orné de son sapin de Noël sur le pas de l’église (qui a été mis au goût du jour et me fait regretter de ne pas avoir mon appareil photo). J’emprunte les petits chemins secrets que les villages du coin cachent aux non-initiés puis je continue mon ascension.

Au loin, j’entends la sonnerie du collège retentir. Ce doit être la fin de la pause du matin. Ces quelques notes n’ont pas changé. En 10 ans tout le collège a été rénové, les cours extérieures ont entièrement changé, le bâtiment principal a été totalement remanié, transformant la cantine en salle de cours et de TP que je n’ai jamais connues. Mais cette sonnerie est identique, je souris.

Je n’ai pas le temps de repenser à mes années collèges car je croise 2 petites mamies qui discutent sur le trottoir. Je passe à leur hauteur et les salue. L’une d’elle me gratifie d’un « bonjour » dont la voix et l’intonation me font me retourner : « oh mais c’est vous ! Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, mais il y a une dizaine d’années vous me disiez bonjour quand je passais à la hauteur de votre maison en rentrant du collège ou du lycée alors que vous jardiniez ». Elle se souvient. Sa voix n’a pas changé. Je repense à son intonation, toujours joyeuse et chantante quand elle me saluait. Maintenant que je l’ai face à moi, je remarque que son visage n’a pas changé non plus. Je lui répète plusieurs fois que je suis bien contente de la voir.
Elle ne le sait pas, mais en passant devant sa maison la semaine dernière, j’ai pensé à elle. Je songeais que depuis 10 ans, elle ne vivait sûrement plus là. Peut-être était-elle même décédée. Ça m’avait rendue morose à mon retour de balade. La voir là, discuter joyeusement avec une autre grand-mère à quelques dizaines de mètres de sa maison, entendre sa voix inchangée, ce bonjour qui me tirait toujours un sourire et nous avait conduit à échanger quelques fois des nouvelles après une journée bruyante et mouvementée, là, sur ce trottoir, dans ce quartier à l’orée des bois… La voir là, donc, me colle un sourire sur mon visage fatigué et un sentiment paisible.

Les choses ont changé, le temps est passé, mais malgré tout, je me suis promenée sur un air du passé.

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