15 ans

P105073515 ans.
15 ans, jour pour jour, que tu as brutalement disparu de nos vies.
15 ans que la petite fille que j’étais a découvert la mort.

Il est brutal, ce jour où, pour la première fois, nous sommes confrontés à la mort d’un proche.

L’année 1999 était déjà bien entamée, elle tirait doucement à sa fin. Elle avait été riche de bien des événements.
Nous avions vécu l’arrivée de notre premier petit chat dans la famille.
Nous avions passé une partie de nos vacances dans un monastère du nord de la France pour assister à l’éclipse totale de soleil.
J’avais fêté mes 10 ans.
Vous veniez de fêter vos 50 ans de mariage. Quelques semaines plus tard, vous deviez prendre, pour la première fois, l’avion et des vacances à l’étranger.

Ce mardi 19 octobre 1999 reste à jamais gravé dans ma mémoire.

Il était 19h30 passé de peu. Il faisait déjà nuit noire. Je sortais de la danse et j’avais rejoint ma mère qui venait me chercher dans la voiture. Nous n’avions pas parcouru 100 mètres qu’elle lâcha “je dois te dire quelque chose”. Nous arrivions au passage à niveau, c’était l’heure du train de 39, nous nous sommes arrêtées. Haute de mes certitudes d’enfant, je me suis inquiétée que mon amie d’enfance ne puisse pas venir avec nous lors des vacances de la Toussaint. Mais non, elle serait bien là, ce n’était pas le problème.

“C’est papi. Il est mort, ma chérie.”

Je me souviens m’être pliée en deux sur le siège de la voiture et avoir fondu en larmes avant même d’être en mesure de réaliser ce que cela signifiait.

Ma mère a poursuivi : “il n’était pas bien depuis ce matin, c’est arrivé il y a une heure. Nous partons chez mamie.”

Je ne me souviens pas du reste du trajet. Je me souviens être rentrée dans la maison, avoir monté les escaliers, être entrée dans la chambre de mon frère aîné et de l’avoir vu en pleurs. C’est la seule fois où je me souviens l’avoir vu pleurer. Nous avons pleuré ensemble. Mon autre frère nous a rejoint. Puis ma mère a préparé nos affaires, nous a mis dans la voiture et nous sommes partis. Je ne me souviens plus si nous avons attendu le retour de mon père ou s’il nous a rejoint là-bas directement.
Nous avons été au funérarium, pour lui dire au revoir. Je me souviens de son visage paisible, endormi, de sa peau grise, froide, de mon appréhension à l’embrasser une dernière fois, de ma mamie qui lui caressait le front et du dernier baiser qu’il y a déposé.
Nous nous sommes retrouvés tous chez mamie. C’était encore chez papi et mamie à ce moment-là. Puis je me souviens de peu de choses… Je me souviens d’une assiette de riz au lait que j’étais incapable d’avaler, je me souviens de mon incapacité à parler, je me souviens des larmes qui n’ont cessé de couler pendant les jours qui ont suivi.

Puis il y a eu la cérémonie à l’église. Je me souviens seulement d’un cadre avec une photographie de mon cousin et moi, posée sur le cercueil, symbole que nous étions, petits derniers de ses petits-enfants qu’il chérissait tant. Et je me souviens de mes larmes intarissables.
Je n’ai su qu’après que, ce jour-là, l’église était bondée. Oui, bondée. Des gens ont même été obligés de rester dehors, mais ils étaient là. Tous tenaient à être là pour te dire au revoir, toi qui connaissait tout le monde, toi qui était présent pour tous au moindre problème, toi qui avait, de tes mains expertes, fabriqué du mobilier pour tous les locaux de la paroisse, pour les maisons de tes enfants, pour les différentes écoles où à travailler ma mère. Il était impossible de se rendre quelque part sans qu’un de tes meubles, un de tes travaux, une de tes œuvres ne tombent sous nos yeux. Le papier-peint et le parquet de ma chambre d’enfant, c’est toi qui les a posés, cette même année 1999, pour mes 10 ans. L’étagère qui a d’abord habillé les différents salons des premiers appartements de mes parents, avant de trouver sa place dans ma première cuisine et qui maintenant trône au pied de mon lit d’adulte, ce sont tes mains qui l’ont fabriquée.

P1050731Bricoler, fabriquer, façonner, c’était l’une de tes passions. Chaque pièce de cette maison où vit toujours ma grand-mère porte ta trace. Tu t’en es servi pour bâtir un nid douillet à ta famille tout au long de ta vie, mais tu l’as aussi mis aux services des autres lorsque tu as été à la retraite. Jamais tu n’as cessé. Même ce 19 octobre, tu as travaillé sur un meuble pour l’école. Puis, ne te sentant pas très bien, tu as préféré te reposer. En fin de journée, tu t’es assis dans ton fauteuil devant Questions pour un champion, comme tous les jours. L’émission a débuté et tu as poussé ton dernier soupir.

Quand je pense à toi, je te vois dans la cave, activé à ton établi, toujours si bien rangé. Tous ses tiroirs regorgeant de trésors de clous, vis, outils, boulons, pinceaux, tuyaux, pièces de vélo, ne manquent que de toi. Rien a changé. Seuls 15 ans de poussière se sont déposés.
Quand je pense à toi, je me souviens des mots-croisés, des dizaines, des centaines de mots-croisés que tu faisais. Des livrets de mots-croisés, des criterium à mine épaisse, et toi assis tantôt à la table de la cuisine, tantôt à la table de la terrasse, toujours la pipe à la bouche et cette odeur… Cette odeur de tabac à pipe qui ne m’évoque que toi.
Quand je pense à toi, je repense à nos nombreuses, si nombreuses sorties à vélo, le plus souvent avec mamie, parfois rien que tous les deux, sur les routes de cette petite ville dans laquelle vous vous étiez retirés pour vos vieux jours. Je pense à ces promenades à vélo où quand mes maux de dos me jouaient des tours et que je fatiguais, tu me poussais, prêt à traverser le monde entier en me poussant si cela avait été nécessaire pour me ramener à la maison.
Quand je pense à toi, je me remémore nos sorties à Pescheray qui étaient le moment si attendu de chacune des vacances que je passais avec vous.
Quand je pense à toi, je me souviens des balades autour du lac puis du détour pour aller nourrir les canards. Je me souviens des branches de Prunus que mamie coupait puis que nous allions donner aux cheveux derrière chez vous.
Quand je pense à toi, je me rappelle les débuts de soirée à regarder Question pour un champion et de toi, qui connaissait à coup sûr toutes les réponses.
Quand je pense à toi, je nous revois tous dans le salon pour regarder le film de vos vacances que tu as patiemment monté et que tu as hâte de nous présenter. Puis ce tableau noir, où à la craie, est immortalisé depuis 15 ans, le titre du dernier film que tu étais en train de préparer.

P1050730Il y a tant de choses qui déferlent dans ma tête, quand je pense à toi.

Mais plus que tout, quand je pense à toi, je vois ce grand-père, mon grand-père, avec sa casquette, sa pipe et son sourire, son regard bienveillant, toujours, sur sa famille.

Chaque fois que je t’évoque auprès de mamie, elle me parle “d’une crème d’homme”.
De ce mari qui l’aimait tant qu’il ne s’est jamais disputée avec elle, qui la laissait partir énervée et ne lui disait jamais un mot quand elle rentrait, de ce père qui a inculqué les valeurs de la vie et du travail à ses enfants.
De ce grand-père qui m’a veillée quand j’ai eu une otite, puis la varicelle lorsque j’étais en vacances. Combien de fois avez-vous fait le trajet pour me garder lorsque j’étais malade et que mes parents travaillaient ?
Tu étais ce genre de mari, de père et de grand-père qui peut tout, qui veut tout pour sa famille.

Tu me manques. Depuis 15 ans, tu me manques, et je peux dire avec certitude que tu manques à chaque membre de cette famille.

Ta mort a été brutale, inattendue, tu étais en pleine forme et le lendemain c’était terminé. Nous ne sommes jamais préparés à la mort d’un proche. Nous ne le sommes encore moins à 10 ans.

Dans mes yeux d’enfant, il n’y a eu que les larmes.
Dans mon cœur d’enfant, il n’y a eu que l’amour dans lequel tu m’as chérie.
Dans mon âme d’enfant, il y a eu la prise de conscience.

C’est avec ta disparition que j’ai appris une des leçons fondamentales qui guide ma vie aujourd’hui.
Nous ne savons jamais quand sera le dernier jour.
Nous ne savons jamais quand il ne sera plus possible de dire “je t’aime” à ces gens à qui nous devons tout.
Nous ne savons jamais quand il sera possible de se réconcilier avec une personne que l’on aime.

Ce jour-là, j’ai réalisé que jamais je ne t’avais dit à quel point la petite fille que j’étais t’aimait et à quel point j’avais de la chance d’avoir pu t’avoir comme grand-père. Je ne savais pas que l’adulte que j’allais devenir pleurerait toujours 15 ans après, sur ces 10 ans de vie qui ont été suffisants pour t’aimer d’un amour infini, suffisants pour mesurer à quel point tu étais précieux et irremplaçable mais insuffisants pour partager avec toi un peu plus que des pensées d’enfant. 10 ans qui ont été insuffisants pour que je te pose toutes les questions que j’aurais aimé te poser sur toi, sur ta vie, sur ton passé.

Ce jour-là, j’ai décidé de ne jamais manquer de dire “je t’aime” aux personnes qui me sont chères.

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