Chère moi…

Tu files doucement sur tes 15 ans. Encore 4 petites semaines et tu y seras.

Il y a encore quelques semaines, si on t’avait demandé où tu te verrais à 25 ans, tu aurais répondu pleine d’assurance et de certitudes : « je serai astrophysicienne, bientôt mariée et prête à devenir une maman ni trop jeune, ni trop vieille ! » Oui, car pour toi, et ce depuis toujours, à 25 ans on doit (et c’est ce que tu veux) avoir un travail qui nous plaît, être mariée ou presque et envisager sérieusement la descendance, car les « vieux parents » non merci.
Je suis malheureusement désolée de te le dire, mais aucun de ces plans ne se réalisera. Je sais, tu as planifié ça depuis que tu as l’âge d’aller à l’école, mais la vie n’en fait qu’à sa tête.

Durant les 10 prochaines années tu vivras des moments difficiles. Le lycée, ce truc que tu imagines comme « les meilleures années de ta vie » sera en réalité un enfer où tu ne te sentiras jamais à ta place. La fac, ces autres « meilleures années de ta vie », ça ne sera guère mieux, même si avec l’expérience tu y seras globalement plus heureuse. Et ça ne sera pas en astrophysique que tu feras tes études. Pas du tout même.
Tu arriveras à 25 ans : célibataire, toujours étudiante, naturellement avec aucun projet de mariage ou d’enfants. Juste un petit chat et un appartement où tu te sentiras bien. C’est déjà mieux que rien ! Bon il y aura aussi ce fichu concours (encore un !), des études à rallonge, l’isolement consécutif à ton exil de la région où se trouve la majorité de tes proches et de tes amis… Mais ce sont des détails.
Et rassure-toi, il y aura aussi de merveilleuses rencontres (bien que de merveilleuses rencontres peuvent mal se terminer…), des satisfactions et des fiertés personnelles, des moments de bonheur intense…
La vie, en fait.

Il y a encore quelques semaines à peine, tu vivais dans ton petit monde, bien tranquille à l’abri de la méchanceté du monde, des rêves plein la tête. Tu savais naturellement que tout n’était pas rose, tout n’avait pas été très rose ces dernières années : le licenciement de papa, la crise familiale qui a suivi face au mal que ça a provoqué à cet homme, qu’il n’y a pas si longtemps que ça, tu voyais encore parfait et invincible. Malgré ça, tu avais été préservée des attaques directes. Juste un début d’adolescence compliqué, marqué par la crise mère-fille indispensable et les affres habituelles de cette période de la vie.

C’est difficile pour moi de t’écrire en sachant ce que tu traverses depuis quelques jours. Tu as perdu ton innocence, d’une bien mauvaise manière. Tu as l’impression que le monde s’effondre, que c’est de ta faute, tu te sens terriblement mal dans l’être que tu es et tu as cette sensation que ça ne changera jamais. Mais rassure-toi, même si les prochaines semaines et les prochains mois vont être difficiles pour toi, ça va changer.

Tu commenceras par plonger profondément, durant plusieurs mois, dans le mal que tu ressens. C’est assez logique, quand on sait ce que tu viens de traverser. Tu finiras si bas dans les méandres de ton esprit que tu seras prête à commettre l’irréparable, pour qu’on te vienne enfin en aide. Mais cet irréparable te servira de renaissance, un nouveau départ.
Tu renoueras la parole avec maman (elle sur qui tu vas tant crier dans les prochaines semaines, car elle ne comprend bien sûr rien à ce que tu es et ce que tu ressens). Vous allez même devenir très proches après cet irréparable. A tel point qu’elle te répétera souvent dans les années qui viennent « avance ma fille, ce n’est pas avec moi que tu feras ta vie » et toi, inlassablement, de lui répondre « je sais bien et c’est bien pour ça que je veux profiter de ta présence autant que je le peux tant que c’est possible et autant que j’en ai besoin ».
Tu reprendras pieds dans ta vie, tu recommenceras à rêver, à faire des projets. Et par chance, tu seras toujours soutenue par tes parents. Même le jour où tu décideras de quitter le domicile familial, la majorité et le bac tout juste en poche, pour rejoindre un homme (et accessoirement tenter de faire des études) à 800 km de là. Un soutien infaillible, des mises en garde régulières, mais toujours ils te laisseront faire tes choix et feront de leur mieux pour l’encaisser même quand ils sauront que tu te prendras une gifle monumentale.

Il y a bien des choses que toutes les gifles que tu prendras à l’avenir ne changeront pas :
– ta confiance dans les gens que tu rencontreras (à tort ou à raison)
– ta naïveté, malgré ce que tu as vécu
– ton incapacité totale à te protéger de ce que tu ressens et de ce que les autres pensent de toi
– ton besoin de reconnaissance
– ton besoin vital de vivre pour « un » autre et donc tes difficultés à vivre pour toi, seule.
Et malgré le mal que cela te fera, à de nombreuses reprises, au fur et à mesure de tes expériences, tu arriveras à presque 25 ans inchangée sur ces points. Tu auras même des difficultés à imaginer que cela puisse changer car c’est le fondement de ton être. Tu auras tendance à penser que ce sont même les choses qui font de toi quelqu’un de bien parce que c’est grâce à elles que tu comprends les personnes qui t’entourent.

Finalement, tu vas grandir, tu vas vivre, tu seras heureuse, tu seras fière de toi, tu seras aussi désespérée, tu seras malheureuse, tu te sentiras inutile… Mais à nous deux, à 25 ans, on pourra se dire, presque avec certitude, qu’on est devenu quelqu’un de bien, que d’autres jours sombres nous guettent, mais le bonheur aussi, quelque part, sans doute.

Cette lettre s’adresse à mon moi d’il y a 10 ans… Difficile de savoir si on n’oublie pas de dire des choses importantes quand on sait tout ce qu’il peut se passer en 10 ans de vie.

Et vous, que lui diriez-vous à votre vous d’il y a 10 ans ?

3 réflexions au sujet de « Chère moi… »

  1. Je lui aurais dit qu’il ne fallait pas pleurer pour elle, qu’il fallait continuer de vivre car de jolies choses allaient arriver, et que même si il y a toujours certaines merdes, il faut se montrer plus fort que ça !

  2. Je lui dirais principalement de se sortir les doigts s’il veut pas se manger 5 en maths au bac. :v Et accessoirement, que le cœur de Lili est ailleurs…

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